La voie du sage (1) : fleur d’oranger
En cette fin de matinée d’un vendredi matin du mois d’août, on appréciait déjà l’ombre rafraîchissante des grands platanes des allées Paul Riquet. Des fragrances multiples venaient irriguer mes narines ; le marché aux fleurs étalait son arc-en-ciel jusqu’à l’avenue Saint-Saens. Pour la première fois, je me retrouvais seul dans Béziers… Et comme souvent, c’est vers un jardin que je me dirige ; celui du plateau des poètes. En passant devant la statue de Paul Riquet, bâtisseur du canal du Midi, je m’interroge : quelle est mon œuvre ?- quelle trace vais-je laisser sur ce caillou vert ? J’ai quarante ans, un travail transparent, pas d’enfant, des amours éphémères ; ce bilan bien morne m’angoisse. Etre à la moitié de sa vie et se rendre compte que rien n’a été accompli…On passe son temps à tirer des plans sur la comète, à la regarder passer, à se rappeler qu’on l’a vu passer, pour finir par se dire qu’on n’en a pas profité ! Pauvre terrien, la tête dans les étoiles, qui croit encore à l’étoile du Berger ; à guetter un signe du destin qui l’emmènerait sur le bon chemin.
« Ce ne sont pas les autres qui nous font mais ce que nous faisons pour eux… ». C’est avec cet aphorisme que j’entre dans le jardin ; j’ai évité le passage souterrain où mes narines précédemment gâtées n’auraient pas apprécié l’odeur pestilentielle émanent des déjections humaines… J’avais pris l’habitude, lors de mes grandes interrogations existentielles d’aller méditer auprès des arbres. Je trouvais dans la contemplation de leur tronc toute la sagesse du vivant : la tête dans le ciel, mais les pieds bien encrés dans le sol ; ils respirent l’air du temps, sentent les courants, sont capables d’anticiper une catastrophe, sont les témoins de nos errances métaphysiques. J’ai toujours plaisir à venir au plateau des poètes ; créé au 19ème siècle, ce parc paysager aux multiples reliefs, avec ses bassins, sa fontaine au titan, ses arbres majestueux, me régale à chaque visite. Les bancs à l’ombre font recette ; je dois me contenter d’un demi en face d’un Ginkgo biloba ; je dis demi parce qu’il est occupé en partie par une jeune femme, entre 20 et 25 ans, brune, au teint halé, les sourcils déformés par la lecture du TAO TÖ KING, le livre de la voie et de la vertu, de LAO TSEU. Invisible à son aura, je me concentre sur mon arbre et m’emploie à examiner ses moindres détails ; je parcours son tronc à l’assaut de son houppier, love mon regard sur un rameau où quelques feuilles cordiformes s’époumonent. Mon esprit vagabonde dans les nervures à la recherche de l’oxygène. Je sens mon corps s’engourdir d’un sommeil léger. Un parfum de fleur d’oranger pénètre doucement dans ma mémoire olfactive ; je l’attribue à ma voisine… (A suivre !)