Le Sabot de Vénus! 2ème partie
Deuxième épisode : le soufi souffre sous le sophora
« Il est bon de franchir chaque jour une étape, comme l’eau vive qui ne stagne pas. Hier s’est enfui, l’histoire d’hier elle aussi est passée, il convient aujourd’hui de conter une histoire nouvelle. » ( Rubâi’yât)
Dimanche 6 juillet 1997, 6 h 30, parc Borély, Mathias, en petite foulée entre par l’allée séparant le supermarché de l’hippodrome. Il vient, comme chaque dimanche matin depuis qu’il est à Marseille, de parcourir les 5 premiers kilomètres de son parcours qui en totalise 14. Il s’est levé en même temps que le soleil ; ce n’est pas trop difficile, l’unique fenêtre de sa chambre de l’auberge de Bonneveine est orientée plein Est et ne comporte pas de volet.
Mathias est étudiant en médecine, spécialité cardiologie ; il a vu comme un signe lorsque le centre d’accueil des étudiants de la mairie lui avait proposé cette auberge : Bonneveine, à côté du parc Borély ; lui qui adore courir et entretenir son cœur, comme il dit. Sa vocation est venue de la lecture d’un quatrain de Rubâi’yât :
« Fais un pas en avant, bien que la route soit infinie,
Car regarder au loin est l’affaire des hommes vils,
La fin de la quête est obtenue par la vie du cœur :
La vie du corps, c’est l’état des animaux. »
Lui était apparue l’évidence que l’organe le plus important dans le corps humain était le cœur, et décida qu’il l’étudierait et le soignerait…
Mathias fait son tour habituel dans le parc, pour arriver sur la rive du lac, au pied d’un sophora pleureur ; c’est l’étape ‘étirements/abdos’. D’ordinaire cet endroit est désert à cette heure ; il est donc étonné d’apercevoir, en approchant, une silhouette assise en tailleur ; l’homme est en position de Yogi et semble plongé dans une profonde méditation, le regard attaché aux dytiques qui marchent sur l’eau. De type africain, il ressemble au sage sénégalais partit chercher ses racines aux Etats-Unis, dans le film SENEGAL. Mathias l’a vu 2 fois. Ses cheveux blancs sur une peau noir inspire le respect et Mathias n’ose s’approcher plus près, ne souhaitant pas le déranger. Il s’apprêtait à repartir faire ses étirements un peu plus loin, lorsqu’il entendit l’homme s’exprimer avec une voix rocailleuse : Le roseau m’a dit : « Longtemps mes pieds ont été dans la terre, soudain, on m’a coupé la tête par envie. Un bâton a creusé en moi neuf profondes blessures, Pardonne-moi si je gémis un instant ». Mathias prit ces mots pour un délire yogiste et se demandait s’il lui parlait ou pas. L’homme continua : « Prends garde à ne pas regretter le passé, sois un soufi, ne dis mot du passé. Tu es le fils de l’instant, tu es jeune, tu es le vainqueur du temps, il ne faut pas que soit perdu ce court instant présent ». – Vous me parlez, Monsieur ? interrogea Mathias, intrigué. Le sage se leva et se tourna vers lui ; brandissant son poing, il dit :- Dans la mort, il y a la vie éternelle pour ceux qui sont justes et croyants, si l’âme est pure, elle accepte la mort ; cette mort n’est ni châtiment ni injustice, mais une apparence : avant de mourir, il était en train de mourir, c’est cela sa douleur ». Ne comprenant pas, Mathias s’enfuit…
Perturbé par ce qui venait de se passer, Mathias eut du mal à reprendre le cours de son footing. Les mots de l’homme lui raisonnaient dans la tête ; il ne savait quelle valeur leur attribuer : délires d’un drogué, psalmodies d’un sorcier…10 minutes après il arrivait à la sortie, derrière le château, quand une pulsion lui ordonna de faire demi-tour. Est-ce la curiosité ou un appel invisible qui le fit retourner au pied du sophora ? Comme il s’en doutait l’homme n’était plus là. Il se demandait alors s’il n’avait pas été victime d’hallucinations dues à une carence alimentaire. A la fois soulagé et déçu, il reprit son chemin, quand son regard fut attiré par une fleur au pied du sophora, à l’endroit même où était assis le sage. Il s’approcha et la reconnut ; c’était une orchidée, une Paphiopedilum delenatii. Pourquoi la connaissait-il ? Son cousin Marc du Jura lui a envoyé, il y a 1 an et demi, la photo de son orchidée qu’il appelle Sabine, exactement la même que celle-ci… Mathias trouva la coïncidence curieuse ; d’autant plus que Marc lui avait expliqué qu’elle ne vivait qu’en milieu spécifique, totalement différent du parc Borély. Il décida de la remmener avec lui ; il fouilla dans une poubelle et trouva un petit carton. Il décolla soigneusement la plante de sa mousse, en faisant bien attention de na pas abîmer ni la fleur, ni les radicelles précieuses. Il la plaça dans le carton et rejoignit l’auberge en parcourant les 3 km l’en séparant en marchant vite. Sur le trajet, il se promit d’appeler son cousin en arrivant pour lui raconter cette mésaventure…
Il est 7 heure quand Mathias arrive à sa chambre ; il installe l’orchidée dans « sa petite cuisine » ; en fait, c’est une table avec un petit réchaud à gaz, quelques couverts et quelques denrées d’apparence alimentaire. Il trouve une coupelle à glace dans laquelle il dépose sa Sabine, et lui verse un peu d’eau. La fleur jusqu’alors un peu terne, reprit des couleurs et se redressa, au grand plaisir de Mathias qui prit ça pour un remerciement. Marc lui avait décrit toutes ses expériences et, ses études de médecine l’avait amené à en vérifier quelques unes qui s’avéraient positives…
Il se doucha, s’habilla de sa tenue du dimanche : bermuda, débardeur assortis dans les tons bleu-ciel ; il alla ensuite téléphoner. La cabine à pièce se trouvait au bout du couloir, à 4 chambre de la sienne. Tout préoccupé par son histoire, il n’avait pas percuté qu’il était 7 h 30 et qu’à cette heure, il pouvait déranger son cousin. Il dut attendre 10 sonneries pour entendre la voix pâteuse de Julie : - allo ?; - allo, Julie, c’est Mathias, le cousin de Marc, comment vas-tu ? - C’est pour me demander comment je vais que tu m’appelles à 7h30, un dimanche ?
- Non, excuses-moi, je voulais parler à Marc. – Il n’est pas là, répondit Julie, énervée ; il est partit voir ses parents en Normandie ; il ne rentrera que ce soir tard ; que lui voulais-tu ?- Non, rien, je rappellerai demain ; au revoir Julie , raccrocha-t-il déçu.
Il passa le reste de son dimanche à ruminer son histoire ; il n’y avait personne à l’auberge ; à cette époque, les étudiants s’en vont gagner un peu d’argent dans les restaurants de la côte d’Azur. En fin d’après-midi, il alla voir un film au cinéma du centre commercial Bonneveine. Il n’a pas suivi l’histoire, tout accaparé qu’il était par la sienne. Il finit la soirée sur la plage du Prado. Vers 20 heures, il entendit puis vit passer une ambulance des pompiers, en provenance du parc. S’en suivit une voiture de la police, sirène hurlante ; puis le calme reprit, laissant la mer chanter du Charles Trenet…
Lundi 7 juillet 1997, 7 heure, le réveil sonne, Mathias appuie machinalement sur le bouton et l’arrête. Il mit 5 bonnes minutes à évaluer la situation : lundi, travail, orchidée, sage, cousin ; la priorité était le travail. Il avait rendez vous à 8 heures avec le Professeur Espérandieu, pour un TP sur le fonctionnement des ventricules du cœur. Il se dépêcha car il avait 30 min de trajet : bus 47, puis Métro 2 jusqu’à Castellane puis Métro 1, jusqu’à la Timone. Le cours avait lieu à l’hôpital ; ce qui lui évitait 15 min de marche pour rejoindre la fac. Il arriva à 7h50 à l’accueil du centre, où régnait une effervescence, digne d’un cachet d’aspirine : des policiers, des pompiers, des journalistes s’ébrouaient au milieu des infirmières et des patients. Mathias interrogea l’hôtesse d’accueil qui le connaissait bien ; elle lui expliqua qu’ils avaient réceptionné, hier soir vers 20 heures, un homme dans un drôle d’état. - Il a été trouvé inconscient dans le parc Borély, mais je n’en sais pas plus, dit-elle ; c’est le Professeur Espérandieu qui l’a pris en charge. Il se dirigea dans le service du professeur où de toute façon, il avait rendez-vous. – Bonjour professeur, fit-il en entrant dans le bureau de service où il l’attendait. – Bonjour Mathias, tu tombe bien, je vais avoir besoin de toi ; on nous a amené, hier, un cas spécial. L’homme a été retrouvé dans le coma avec un cœur qui battait très faiblement ; il semble en vie ralentie. Mais, viens, je vais te le montrer. Ils gagnèrent tous les deux la chambre 6 ; deux lits meublaient la pièce ; l’un inoccupé, l’autre entouré d’un drap blanc, façon moustiquaire et cerné de multiples appareils.
Mathias ne pouvait pas encore voir le patient ; le professeur lui demanda de s’approcher ; c’est quand il écarta le drap, qu’il faillit s’évanouir. Il recula d’un pas et alla s’asseoir sur le lit d’à côté. Le professeur ne comprenait pas l’attitude de son élève, d’habitude si costaud.
- Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il…
Mathias, l’effet de surprise passé, expliqua au professeur que l’homme allongé sur le lit n’était autre que celui qu’il avait vu ou cru voir dans le parc. Maintenant, il ne sait plus que penser de tout ça ; il expliqua l’orchidée retrouvée à sa place. Le professeur peu adepte des sciences ésotériques ne prêta pas crédit à cette histoire et pensa que Mathias devait manquer d’une femme…- Qu’as-t-il eu ? questionna Mathias. – On ne sait pas ; les premières observations font apparaître 9 ecchymoses aux jambes et un début de strangulation au cou ; il est dans un coma profond ; les premiers tests sur le cerveau montrent qu’il n’a pas subi de lésions ; il sourit et ses yeux restent ouverts fixant le plafond. Le professeur respira un grand coup avant de reprendre : - Quant au cœur, c’est une énigme ; seules les 2 ventricules fonctionnent, mais très lentement ; les oreillettes sont fermées, le muscle est complètement détendu, comme, comme…- Comme le ferait une plante qui souffre, le coupa Mathias ; une plante ferme ses stomates et réduit la circulation de la sève au stricte minimum. Professeur, je dois aller téléphoner, je pense que mon cousin peut nous aider.
- Allo ? c’est Marc qui décrocha. Il n’était pas loin du téléphone à guetter l’appel de son cousin. Il savait qu’en général il l’appelait pour lui parler plante. - Allo, Marc ; j’ai un cas intéressant pour toi. Mathias lui raconta toute l’histoire, sans omettre aucun détail ; Marc sursauta quand son cousin évoqua l’orchidée. En effet, Sabine depuis son mariage , l’année dernière, n’avait plus refleuri malgré tous les soins apportés par Marc. L’idée de revoir une autre sabine en fleur l’excitait au plus haut point. Quand Mathias eut fini son histoire, Marc lui répondit par :- J’arrive !…
Mardi 8 juillet 1997, gare St-Charles, le TGV en provenance de Lyon entre sur le quai ; il est 9h30. Marc descend de la voiture 18 avec une grosse malle sur roulette. Mathias l’accueille à bras ouverts ; ils ne se sont pas revus depuis le mariage. – Tu es seul ?interrogea Mathias.
- Oui, Julie n’est pas trop bien en ce moment ; j’ai l’impression qu’elle ne supporte plus ma passion pour les plantes. Bon, elle est où ta Sabine ?
- Dans ma chambre, sourit Mathias. Allons-y !…
Dire que Marc eut une grande émotion en voyant l’orchidée est faible ; il reteint ses larmes pour masquer ses sentiments aux yeux de Mathias. Il l’examina sur toutes les coutures et finit par la brancher sur son nouveau galvanomètre. – Tu sais, Mathias, depuis un an j’ai progressé sur mes expériences, commença-t-il. J’arrive maintenant à communiquer avec les plantes et à connaître ce qui les fait souffrir. Grâce à mon nouvel appareil, je me branche simultanément avec la plante. Elle me guide ensuite dans ces canaux jusqu’à l’endroit où elle stocke sa mémoire. – Sa mémoire ? l’interrompit Mathias ; tu te moques de moi, les plantes n’ont pas de cerveau, et encore moins de mémoire. – Et bien si ! nargua Marc, j’ai découvert que les plantes ont un système nerveux comparable au nôtre, mais beaucoup moins rapide et qu’elles gravent dans leurs tissus les ondes qu’elles captent. Comme nous enregistrons quelques parts dans le cerveau, les informations sous forme de lettres chimiques. Tu as dû voir ça dans tes cours… - Bon, admettons, se vexa Mathias, quel rapport avec notre histoire ? – Si tu me dis que ta Sabine était à la place de ton homme, c’est qu’elle était là quand il est tombé dans le coma. Si j’arrive à retrouver où elle a gravé cette phase, nous saurons ce qui s’est passé…
Marc brancha sa machine ; il s’était allongé sur le lit de Mathias ; l’orchidée de l’autre côté de l’appareil. Ils avaient mis un drap sur la fenêtre pour empêcher la lumière d’entrer ; la plante devait arrêter sa photosynthèse pour permettre à Marc d’accéder plus facilement aux graphes. Le silence se fit, Marc prit une respiration de Yogi pour abaisser son rythme de circulation cardiaque à celui de la plante. Mathias observait la scène avec admiration et inquiétude. Son cousin n’était-il pas devenu fou ? 15 minutes s’écoulèrent sans que rien ne se passe ; puis le visage de Marc s’anima de mouvements oculaires rapides ; les lèvres essayèrent d’articuler des mots sans pouvoir les sortir. Mathias regarda le galvanomètre ; il était à son maximum, preuve selon Marc, que les deux êtres étaient en phase. Les mains de Marc s’agitèrent ; Mathias prit un stylo et le glissa entre ses doigts ; puis approcha une feuille de papier. Marc se mit à griffonner rapidement, comme en écriture automatique. Puis, il laissa retomber le stylo, tourna la tête et s’endormit. Il se réveilla 1 heure plus tard ; le drap n’était plus devant la fenêtre, le soleil inondait la pièce d’une lumière brillante. Il se releva et constata qu’il était seul. Mathias et l’orchidée avait disparu. Une feuille de papier sur la table sur laquelle Mathias avait écrit : t’es génial, cousin, je suis parti avec Sabine, à l’hôpital, réveiller notre homme…
17 heures, hôpital de la Timone, service de cardiologie du Professeur Espérandieu, chambre 6.
Mathias entre dans la chambre, l’orchidée dans la main ; il l’a pose sur la tablette à côté du lit de l’homme. Le professeur qui relevait les températures s’étonne : - Qu’est-ce que vous faites Mathias ? – Je viens réveiller notre homme, professeur ; grâce à mon cousin et à ses expériences, j’ai appris ce qui s’est passé dans le parc : ce sage est un soufi, derviche tourneur ; il vient d’Afghanistan d’où il a été chassé par les talibans. C’est un grand penseur, mais aussi un grand yogi capable d’agir sur son corps au point de le mettre en vie ralentie. Quand il m’a vu arrivé, et qu’il s’est aperçu que je l’avais entendu, il est allé dans le jardin chinois du jardin botanique ; il s’est enfermé dans un pavillon où le gardien l’a trouvé à la fermeture du parc. Le pavillon étant interdit à la visite. Il s’est volontairement mis en vie ralentie. – C’est bien beau cette histoire, ironisa le professeur, mais comment tu vas le réveiller ? – Je vais relier l’orchidée à notre homme, pour quelle l’oblige à se réveiller.
La porte de la chambre s’ouvrit brutalement ; Marc apparut tout essoufflé. – Non ! cria-t-il ; tu risquerais de le tuer ; seul un autre homme peut le faire, car il faut faire remonter son rythme cardiaque doucement. Toi, qui a à un bon rythme, tu vas le faire. Et en plus tu sais pourquoi il a fait ça. Il brancha Mathias et 2 heures après l’homme se réveilla. Il remercia les 2 hommes, car en fait, il s’était pris à son propre piège et n’arrivait plus à remonter.
- Dis moi Mathias qu’avait-il d’écrit sur le papier ?
Mathias en souriant dit :- il y avait toutes les phrases que l’homme avait prononcées, dont celles que je n’avais pas entendues :
LE TEMPS ABREGERA CETTE VIE TUMULTUEUSE
LE LOUP DE L’ANEANTISSEMENT METTRA EN PIECES LE TROUPEAU
DANS L’ESPRIT DE CHAQUE HOMME REGNE L’ORGUEIL; POURTANT
LES COUPS DE LA MORT FERONT BAISSER LES TETES ORGUEILLEUSES